
Je suis dans mon lit et je dors paisiblement. Je fais un rêve doux, l'un de ceux dont on ne voudrait s'éveiller. Je suis sur une rivière, en kayak. L'eau est calme. On n'entend que le bruit des oiseaux qui gazouillent. Quand soudain, un bruit étrange vient briser mon état de sérénité : une porte qui claque!?!
J'ouvre les yeux. «Merde, yé quelle heure? Maudit réveille matin qui travaille à temps partiel!» C'était ma coloc venait de quitter l'appart. J'étais définitivement en retard pour l'école.
Je cours dans tous les sens, m'habille en vitesse. Au diable le code vestimentaire, je prends le premier t-shirt qui se trouve à ma portée. Je n’ai pas le temps pour le café, j'attrape une tartine au beurre de peanuts et une banane à l'envolée. J'ai toujours détesté les matins pressés, mais lui était décidément le pire. Pour m'énerver encore plus, je réalise que j'ai sinus aussi bouchés que le pont Jacques-Cartier en matinée. Ça y est, en plus j'allais me faire accuser d'avoir la H1N1.
À la sortie de l'appart, j'essaie de faire mon chemin dans les escaliers en colimaçon qui me servent d'entrée. Pas facile avec un sac d'école sur l'épaule droite, un cartable et un sac à lunch dans la main gauche, un trousseau de clé dans la droite et une boîte de kleenex sous l'aisselle. Mon défi : me rendre jusqu'au métro sans rien échapper.
Sur Ontario, je rencontre un mendiant. Pauvre homme. Il a les cheveux longs, 2 cotons ouatés un par dessus l'autre et des bottes de pluie pour le tenir au chaud en cette matinée à -5 degrés sous le zéro. Il me demande un trente sous. Je lui réponds simplement «désolée» en lui montrant tous mes sacs d'un air navré. Sérieusement, j'aurais bien voulu lui donner ses trente sous, ce n’est pas la mer à boire, mais je n’avais honnêtement aucune idée ou se cachait mon porte-monnaie dans tout ce fouillis. Son rire discret me souligne qu'il a compris. En me souhaitant une bonne journée, il m'indique poliment que la lumière est verte et que je peux maintenant traverser la rue.

Défi échoué. J'ai échappé ma boîte de kleenex en plein milieu de la rue. Dans un instinct de survie, je reviens sur mes pas. Je me retrouve alors penchée en plein milieu d'Ontario, en train de faire des pirouettes plutôt louches pour éviter de perdre prise sur mes sacs. La lumière tourne au rouge et un policier (je le rappelle, un symbole de respect et de sécurité publique) me klaxonne. « C’ pas l’ temps ni l'endroit pour faire de la gym, dépêche!» Un peu insultée, en fait SALEMENT insultée, je prends tranquillement mes mouchoirs sur le sol et retourne au trottoir d'un pas ralenti, lui offrant le plus beau de mes sourires. Lorsqu'il tourne le coin, je reprends ma course jusqu'à l'université.

Il est maintenant 16h30. Je visualise mon lit, espérant fortement que lorsque je vais reposer ma tête sur l'oreiller, je pourrai retrouver cette rivière paisible à bord de mon kayak. À la sortie, je rencontre une dame non-voyante. Elle est guidée par son chien. Pauvre dame. Elle porte probablement autant de sacs que moi en matinée, mais étrangement, avec beaucoup plus d'agilité. Je me demande comment elle fait pour trimbaler tous ces trucs les yeux fermés, quelle adresse! Impressionnée, je lui ouvre la porte en lui dictant de haute voix mon geste. L'air surpris, elle me remercie et s'avance dans l'embrasure. C'est alors qu'un homme vêtu d'un veston noir et d’une cravate profite de ma bonne action pour se ruer en vitesse dans le building. Vous savez, ce genre de mec début trentaine, qui se trouve beau, toujours bien

coiffé, qui sort directement du HEC avec un salaire démesurée pis qui se gâte des 5 à 7 dans les bars les plus chers de Montréal pour pouvoir s'en vanter. Bref, le genre de type qui me tape royalement sur les nerfs. Enfin, à sens inverse, il bouscule la dame non-voyante qui étale finalement ses sacs sur le sol. Hors de mes gonds, je lève la tête vers l'homme en noir et lui crie : « T'avais ben juste une mallette toi!» Bon certains diront que ce n'était pas là la meilleure réplique, mais c'est ce qui m'est venu.
Un mendiant, une non-voyante, un policier et un mec effronté...La morale de cette histoire : c'est pas parce qu'on est bien intégré en société qu'on sait vivre pour autant.
J'ai vraiment aimé ton histoire, surtout de la manière dont tu l'as monté et la morale, qui fait beaucoup réfléchir. Texte puissant.
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