
Vous est-il déjà arrivé d’attendre? Non pas de passer le temps avant que l’autobus arrive ou de regarder les minutes passer avant la fin de votre cours de stats. Ces moments sont fréquents et passagers. Ils n’influencent ni le passé ni le futur, seulement le présent. La plupart du temps, ils et sont simplement causés par l’ennui ou le désir.
Soyez honnête. Avouez qu’attendre l’autobus avec votre album préféré vibrant dans vos oreilles est beaucoup plus captivant qu'en se tournant les pouces. Il se peut même qu'en écoutant sa mélodie vous fredonniez les paroles et oubliez les secondes qui passent. Comme si le temps s’arrêtait pour ne laisser place qu’à la musique. Vous ne quitteriez votre nuage que lorsque le grondement du moteur et le crissement des pneus sur la chaussée annonceraient l’arrivée de votre carrosse. Par contre, le jour où votre iPod est déchargé, vous vous emmerdez. Le temps est long et pénible. Lorsque l’autobus arrive enfin, elle est accueillie comme un miracle mettant fin à vos supplices. Pourtant, avec musique ou non, ces minutes n’auront rien changé à votre vie. Vous vous rendrez à destination et vaquerez à vos occupations. À la fin de la journée, ces secondes n’auront plus aucune importance.
Maintenant, croyez-vous avoir réellement vécu l'attente? Je parle ici de celle qui exige une patience inouïe. L’attente de l’instant qui va changer votre vie. Celle qui se réfère à la fois au passé, au futur et au présent. Celle qui déterminera qui vous êtes aujourd’hui, en ce moment, maintenant et pour la fin de vos jours.
Pour ma part, j’ai ressenti cette patience impatiente quelques fois déjà…
1998, j’avais 12 ans à l’époque. Je n’étais pas très jolie, mais très sportive et un peu garçon manqué. J’étais toujours entourée de garçons, mais n’en avait jamais embrassé aucun. En cachette, j’étais follement amoureuse d’Antoine, mon voisin. On le surnommait Daigneault. Lui avait 15 ans, il était grand, blonds et avait déjà mué. Je l’aimais parce qu’il était rebel et qu’il faisait du vélo sur la roue d’en arrière. Mon père le détestait pour les mêmes raisons. Daigneault avait une blonde, une voisine elle aussi. Il l’aimait parce qu’à 14 ans, elle avait déjà des seins et moi je la détestais pour les mêmes raisons. Pendant plus de 3 mois, il ne se passait pas un après-midi où je n’attendais pas l’annonce de sa rupture et de mon premier baiser. Chaque jour était le même. Daigneault passait me chercher à l’école et me faisait un lift en vélo. J’étais tellement fière de partir avec un grand du secondaire! Après, on passait des heures à parler sur mon balcon. Le lendemain, la routine recommençait. Je détestais les vendredis, parce que je devais lui dire au revoir pour deux longues journées. Le 22 juin, mon souhait s’est réalisé, Antoine m’a embrassée. Je m’en rappelle parce que c’était la dernière journée d’école avant les vacances. Après m’avoir reconduite chez moi, il avait pausé ses lèvres sur les miennes. Les yeux fermés et ses mains sagement posées sur le creux de mon dos, il avait tenté d’entrer sa langue dans ma bouche, mais j’avais le clapet trop fermé. Ce moment a changé ma vie. Ce baiser avait mis fin à la monotonie. C'était mon premier. J’étais devenue une femme et plus jamais je n’attendrais cet instant à nouveau. Mon vœu était devenu souvenir…
2001, j’avais 15 ans à l’époque. Un soir, deux policiers sont venus m’interroger chez mes parents. Mon meilleur ami Pierre avait disparu depuis la fin de l’école. Je leur ai dit ce que je savais. Je leur ai parlé du conflit qu’il y avait eu entre lui et une enseignante à l’école. Je n’en savais pas plus, alors ils sont partis. J’ai décroché le téléphone dès leur départ. J’ai appelé tous mes amis au point de réchauffer la ligne, mais personne n’avait suivi sa trace. Ensuite, je me suis assise dans mon divan, les genoux entre les bras. Ma mère était à mes côtés, le téléphone aussi. Je suis restée là, sans bouger, sans parler, les yeux rivés sur la télévision, mais je n’avais aucune idée de ce qui jouait. J'attendais que le téléphone sonne et d'entendre sa voix : «Hey Marie, j'me suis claqué un sale trip!» J'attendais de le traiter d'innocent et de poursuivre avec un fou rire, mais rien. Seulement, Ginette Renaud encore invitée dans un talk-show. Je pensais, fouillais dans ma tête chaque endroit que nous avions visités ensemble. Il devait être quelque part! Après que ma mère m'ait souhaité bonne nuit, je me suis levée d’un bond. J’ai attrapé mon vélo et pédalé le plus rapidement possible jusqu’au seul endroit où il pouvait être : le champ. Je croyais qu’il y serait, les yeux vaporeux, complètement givré à regarder les étoiles, comme il avait l’habitude de le faire. Il n’y était pas. J’espérais toujours. J’attendais le moment où j’allais comprendre et que le mystère n’existerait plus. Le lendemain, j’ai appris son décès. J'ai d'abord vécu de la tristesse, mais étrangement un soulagement. Le soulagement de la réponse. Telle était la fin de notre histoire. Une fin tragique certes, mais Pierre allait toujours être avec moi. Sa présence ne serait que différente…
2008, j’avais 23 ans à l’époque. J’en étais à ma dernière année de bac. J’aspirais à devenir psychologue. Cela faisait presque 3 ans que je me donnais corps et âme pour maintenir une moyenne de A+ et atteindre le doctorat. Je m’étais appliquée pour rendre des demandes d’admission représentatives de mon travail. Au mois d’avril, j’attendais toujours ma réponse et je n’étais pas la seule. L’ambiance était empreinte d’anxiété dans le pavillon. Les filles vomissaient dans les toilettes avant les examens. Les gars ne dormaient plus. Même le mec le plus zen du programme s’était découvert des crises d’urticaires! À la fin du mois, à 4 jours de la fin de la session, j’étais la seule à demeurer dans l’attente. Mes préoccupations m’envahissaient au point d’en être incapable d’étudier mon dernier exam de patho. Cela voulait-il dire que j’étais refusée? Qu’allais-je faire l’année prochaine? Devrais-je appeler le directeur de programme? Est-ce que j’ai bien fait de dire que je n’aimais pas la neuro en entrevue? Les questions tournaient en rond dans ma tête n’allaient nulle part. Le courriel de l’université de Sherbrooke a interrompu leur course. J’étais finalement acceptée dans le programme de mon choix. Mes efforts n'étaient donc pas vains. J'étais rendue une étudiante du 3e cylce. Un nouveau pas vers mes objectifs de carrière. Mes études prendraient une tout autre tournure…
2010, j’ai 24 ans aujourd’hui. J’attends un pronostic qui ne changera peut-être pas ma vie, mais la façon dont je vais la vivre. J’attends et j’ai peur. Je poireaute et je mange le temps par impatience. Je vide ma bibliothèque de ses livres. Je prends ma douche lentement, non pas pour apprécier l’eau glisser sur ma peau, mais pour me rapprocher de la nuit. Je cuisine, j’écris, je prends des marches, j’écoute de la musique, je…je…je….j’en fais trop et pas assez. Je suis en vacances, mais je ne suis pas libre. Pas libre, puisque je suis accrochée à ce foutu téléphone encore une fois. C’est frustrant. Je constate que l’attente ne s’apprend pas. L’expérience n’a rien a y voir, c’est simplement invivable…
C’est drôle. C’est ce que je pensais quand j’ai commencé à écrire ce texte ce matin. Je m’apprêtais à écrire que l’attente c’était la mort. Que dans l’attente on ne vivait plus, on ne faisait que respirer. On fait défiler le temps comme si on voulait le jeter aux poubelles. Comme un déchet, on voudrait s’en débarrasser jusqu’à l’obtention de notre désir. Mais c’est faux. C’est complètement faux. L’attente représente l’espoir et la confiance au futur qui se pointe le nez. C’est le désespoir qui efface le futur et porte l’attente à la mort…
18 avril 2008, j’ai 24 ans aujourd’hui. Je suis au soleil et j’attends. J’ai mon téléphone à la main et lorsque la voix émanera de l’émetteur, je saurai l’entendre et je continuerai de vivre avec son écho…

