Dans la vie, on regarde les gens de multiples façons.On regarde avec admiration la personne qui s’accomplit tel qu’on voudrait parvenir à le faire et avec envie celle qui réussie ce qu’on ne cesse d’échouer. On regarde avec compassion l’ami à qui on tend la main et avec pitié celui qui se laisse aller à une routine pathétique qui le rend malheureux. On regarde avec étonnement un enfant qui grandit trop vite et avec regret l’être qu’on a perdu. On regarde avec désir et séduction celui qu’on voudrait dans notre cœur ou simplement dans notre lit et avec c censure celui qui présente les mêmes caractéristiques, mais qui est aussi l’ex de votre amie.
Et les autres nous regardent aussi.
On nous regarde avec admiration, envie, compassion, pitié, étonnement, regret, désir, séduction et censure, mais vous est-ce qu’on vous a déjà regardé comme une œuvre d’art?
L’autre jour, ma coloc entre dans l’appart. Comme à l’habitude, elle me dérange dans mon étude à mon grand plaisir en me disant : « Eille Marie, j’ai besoin de toi pour un projet. » J’adore lorsqu’elle m’embarque dans ses délires. Ma coloc étudie la photographie. On peut résumer son art par le parfait mélange d’excentrisme, de culture, d’exubérance et d’originalité. J’avais beaucoup de difficulté à comprendre où j’allais m’insérer dans tout ça, mais je me suis lancée.

C’est alors que je me suis retrouvée en leggings à répliquer la posture de la chaise dans toutes les pièces de mon appart pour soi-disant faire des « tests ». Sans trop réellement comprendre à quoi ce jeu rimait, je l’ai joué en riant. Elle commandait, j’agissais et tentais de mon mieux de correspondre à ses attentes. (Pas facile de lire la tête d’une artiste.) Le salon, le divan, la table de la cuisine, la toilette, la douche et même la sécheuse du voisin y ont passé. Et ce n’était que le prélude. Quelques jours plus tard, elle m’invite dans un studio pour rendre le projet.
À sa demande, je reprends la position « chaise ». Je ne la vois pas. Elle me regarde attentivement, une caméra au coup, l’autre à la main. Elle alterne : 10 clichés de l’une et 2 de l’autre. Elle est silencieuse et contemplative. Je ne la reconnais pas. Je ne me reconnais pas non plus. De sa lentille, je ne suis plus Marie. Je suis des formes, des lignes, des courbes, des irrégularités. Je ne suis plus vivante, mais statique. Mon âme, mon esprit sont détachés. Je suis ailleurs, je ne sais trop où, mais mon corps est présent. Je reflète la lumière, je cache des ombres. Jamais on n’avait posé un tel regard sur moi. Loin d’être intrusif ou complexant, son œil décortiquait mon corps en sections pour reconstruire un tout qui corrobore avec sa vision. Peu importe mes imperfections, elle composait avec ce que je suis pour en obtenir le meilleur. Je me suis souvenue d’Éric-Emmanuel Schmitt qui avait déjà songé à ce regard particulier posé sur un homme devenu objet dans « Lorsque j’étais une œuvre d’art ». Quel auteur visionnaire!
Ce qui est à retirer de cette expérience repose en la délivrance. Nous sommes esclaves de notre apparence. On peut tenter de se métamorphoser en y ajoutant fioritures ou, mieux, on peut choisir d’y voir plus loin. Le premier regard posé sur nous est le nôtre. Alors à nous de considérer nos couleurs, nos nuances, nos textures et nos richesses à leur juste valeur. La beauté n’est pas un facteur. Après tout, en art comme dans la vie, impossible de plaire à tous, l’important repose dans le message et le senti. Alors, pourquoi attendre des autres ce qu’on peut s’offrir soi-même?
Et vous? Quelle œuvre d’art êtes-vous?



















