16 Avril 2010…
Je me présente au Carrefour Jeunesse du CCSE Maisonneuve, CV à la main. Un jeune garçon prénommé Michael, 12 ans, m’ouvre la porte de la maison alors fermée. Michael aime le caramel comme la plupart des ados. Il a l’air d’un enfant, mais il aime avoir l’air rebelle. Il aime les tatous et son visage est parsemé de barbelés. Lorsque Michael a faim, il fouille les poubelles. Autrement, il vient au Carrefour.
3 semaines plus tard…
Je me rends au Carrefour pour ma première journée de travail. Nerveuse, excitée et enthousiaste, je me présente. Je rencontre Amélie, 15 ans. Celle pour qui Michael a un béguin. Amélie aime la danse. Son idole est Justin Bieber. Elle aimerait danser dans ses spectacles un jour. À la maison, ses parents rient d’elle lorsqu’ils ne l’insultent pas. Amélie utilise les locaux du Carrefour pour répéter puisque les cris de ses parents étouffent la musique. Amélie a un grand frère, Mathieu, 17 ans. Mathieu aussi est un habitué du Carrefour, mais pas pour les mêmes raisons. À 13 ans, Mathieu était le meilleur dealer de tout Hochelaga. Drogue en pilule, en poudre, en feuille, le Carrefour était pour lui le meilleur endroit pour vendre aux jeunes du quartier. Mais Mathieu s’est fait pincer. Après un mois de fréquentation du Carrefour, il s’est rapproché d’un animateur nommé Jean-François. Jeff était cool et n’aimait pas la drogue. À 17 ans, Mathieu ne vend plus, ne consomme plus. Il participe à la vie du Carrefour pendant qu’il termine difficilement son secondaire dans une école adaptée.
Au mois de juillet suivant…
Mon patron convoque mon équipe et moi dans son bureau. Mon patron est un gestionnaire. Il aime vivre dans le passé et avoir le contrôle. Il nous annonce que le Carrefour sera fermé pour les 2 prochaines semaines pour des raisons de restructuration. Ébranlés, déçus et inquiets, nous pensons à nos jeunes. Au même moment, Michael est devant le Carrefour. Le ventre vide, il rencontre une porte fermée. Il fouille dans la poubelle en appelant Amélie pour l’avertir. Pendant ce temps, fâchée, Amélie est dans sa chambre. Elle a accoté son lit près du mur pour obtenir suffisamment d’espace pour bouger. Sans musique pour ne pas déranger ses parents, elle danse. Lorsque sa mère entre dans la pièce, elle lui crie de ne plus perdre son temps sur des niaiseries et de lui faire une sandwich. Au même moment, son frère Mathieu est dans la rue. Rien à faire, il est retourné chez des vieux amis. Il prend sa première méthamphétamine depuis des mois. Il aime l’effet. Cette énergie lui avait tant manqué.
2 semaines plus tard…
Je retourne au Carrefour le sourire aux lèvres. Nerveuse, excitée et enthousiaste, je rencontre Mathieu sur mon chemin. Je lui souris et lui demande s’il m’accompagne. Il fuit mon regard et garde les mains dans ses poches. Mathieu sent la mari à plein nez. Il a la tête dans les nuages et le cœur dans la flotte. Je lui rappelle qu’il est le bienvenu au Carrefour et que je l’y attendrai. Inquiète, je poursuis ma route. Au même moment, Amélie égratigne ses disques de musique avant de les mettre à la poubelle. Elle a fini par écouter ses parents. Deux heures plus tard, il n’y avait toujours personne dans le Carrefour lorsque Michael y est entré. Heureuse de le voir, je lui souris. Il ne me regarde pas, se dirige vers le frigo. Michael prend une liqueur, 2 barres tendres, 1 M. Freeze, un pot de moutarde et quitte sans dire au revoir.
Hier, 12 juillet 2010…
Mon patron le gestionnaire demande à me voir. Dans son bureau plaqué or, il m’annonce que le Carrefour ferme ses portes parce que la clientèle délinquante est dérangeante et perturbe la place. Je pleure. Au même moment, le ventre du Michael fait des sons qu’il n’avait jamais entendus auparavant. Amélie, de son côté, faisait une fellation à son nouveau chum, l’ami de son frère, dealer lui aussi. Quant à Mathieu, il frappe un client endetté se sentant puissant et fort.
Aujourd’hui…
Le Carrefour est habité par les gestionnaires de la promenade Ontario qui tentent de faire d’Hochelaga un nouveau quartier frais, dans le vent et dépourvu de travers. Ils sont les auteurs d’un nouveau génocide. Pour eux, la pauvreté n’a pas lieu d’exister. Je pense aussi à mes jeunes. Je regrette de n’avoir pu leur dire à bientôt pour leur montrer que je ne les abandonne pas, comme tous ceux qui l’avaient fait avant moi…